• Kerry Correctrice

Interrogateur ou interrogatif ?

Après l'article "Dénoter ou détonner ?", nous allons, aujourd'hui, essayer de répondre à une question que je me suis souvent posée dans le cadre de mon travail de correctrice.

Doit-on dire « un air interrogateur » ou « un air interrogatif » ?


Les synonymes existent, je n’ai pas de problème avec ça (encore heureux !), mais trouver dans les manuscrits deux mots de la même famille utilisés très souvent de manière interchangeable me laissait quelque peu perplexe. Selon moi, il y avait forcément une nuance, une explication qui m’échappait et qu’on ne m’avait jamais enseignée.

Je vais donc partager avec vous le fruit de ma réflexion.



J’ai commencé par chercher comme tout le monde la définition de ces deux mots.


Voici donc les définitions que j’ai récoltées :



Vous êtes d’accord avec moi si je vous dis que les définitions sont sensiblement les mêmes ? Alors, ces deux mots se substituent-ils pour autant l’un à l’autre selon notre bon vouloir ?

Je n’avais toujours pas la réponse, donc j’ai poussé la recherche un peu plus loin et je suis allée chercher les définitions des termes les définissant.

interroger : (se) poser des questions ou examiner quelqu’un avec attention pour trouver une réponse à une question que l’on se pose.

interrogation : action d’interroger ou de s’interroger.

exprimer/manifester : faire connaitre, rendre perceptible, quelque chose par le langage ou par son comportement.

contenir : renfermer, avoir en soi ou réprimer, empêcher une manifestation extérieure.

marquer : souligner, mettre en évidence, signaler, faire nettement percevoir.

« Interrogateur » peut donc exprimer le fait de :

– poser des questions ou examiner avec attention pour trouver une réponse à une question que l’on se pose

– rendre perceptible une interrogation, (se) poser des questions

– renfermer, avoir en soi, une interrogation.

« Interrogatif », qui possède toujours les deux mêmes mots clés « exprimer » et « interrogation », exprime donc le fait de :

– faire connaitre une interrogation/question par son langage ou son comportement.

Si la nuance est subtile, je remarque plus une volonté de s’interroger soi-même avec « interrogateur » et une volonté d’exprimer une interrogation à l’autre avec « interrogatif ».


Ainsi, « je le regarde avec un air interrogateur » et « je le regarde avec un air interrogatif » n’aura pas le même sens pour moi.

Le premier équivaudrait à « je le regarde avec un air qui indique que je me pose des questions (à moi-même), que je m’interroge » et le deuxième à « je le regarde avec un air qui lui pose une question muette et qui espère une réponse ».

On remarque aussi que « interrogateur » s’associe plus volontiers à des caractéristiques physiques : un air, un visage, un œil, des sourcils, définissant la réflexion de cette personne. Tandis que le terme « interrogatif » est davantage relié à une action : une phrase, un ton, une intonation, qui sous-entend une question et attend une réponse.

Voyons quelques citations pour vérifier que mon raisonnement se tient.

Vandeuvres sentait en lui une hésitation, lorsque le marquis de Chouard s’approcha d’un air interrogateur. 

Émile Zola, Nana

→ Le marquis de Chouard s’approche avec un air interrogateur, il hésite,

a des doutes, il se pose donc des questions à lui-même. Et non pas au personnage en face de lui.


Il leva des sourcils interrogateurs en me regardant dans le rétroviseur. 

François Désalliers, Amour et pince-monseigneur

→ Il l’observe et se pose des questions à lui-même, mais n’en pose pas à

l’autre et n’attend donc pas de réponses.


Elle imaginait leur rencontre : il la regarderait d’un air interrogatif, pour voir si elle se souvenait de lui. 

Maryse 	Rouy, les Bourgeois de Minerve

→ L’intention est bien de lui poser une question muette : « te souviens-tu

de moi ? »


Quant aux noms de personnes nouveaux qu’on prononçait devant lui, il se contentait seulement de les répéter sur un ton interrogatif qu’il pensait suffisant pour lui valoir des explications qu’il n’aurait pas l’air de demander...  

Proust, Swann

Il leur pose une « question » sans la demander expressément, il se

sert de son ton interrogatif pour espérer recevoir des explications.

Alors, pensez-vous que mon raisonnement est justifié ? Je serais curieuse d’avoir votre avis sur le sujet.